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Population Sénégal : Franchir les tabous pour une planification familiale moderne

La Journée Mondiale de la Population se déroulera vendredi 11 juillet à Matam, dans le nord du Sénégal, une région considérée comme hostile aux activités de planification familiale à cause des barrières socioculturelles encore solides dans les mentalités des gens.

A ces barrières, s’ajoutent la croissance rapide de la population et le nombre insuffisant de districts sanitaires dans la région. Les jeunes Sénégalais, conscients des difficultés de la population en général et de celle de Matam en particulier, estiment qu’il faudrait également un changement de comportements et de mentalités.

La région de Matam compte seulement trois districts sanitaires, contre une moyenne de cinq dans ce pays d’Afrique de l’ouest qui est composé de 11 régions administratives. Mais Dakar, la capitale, compte beaucoup plus de districts sanitaires.

Le choix du thème de la journée de cette année, “la planification familiale, c’est un droit, faisons en une réalité“, découle en partie de l’insuffisance des structures sanitaires dans cette région du nord du Sénégal. Pourtant, elle est composée en majorité de femmes, soit 54% et de 66% de jeunes de moins de 20 ans, selon le ministère de la Santé. Cette situation, déplorent les professionnels de la santé dans la région, a des répercussions négatives sur le déroulement des programmes d’information sur la planification familiale, qui se heurte aux barrières culturelles et religieuses.

Malgré l’ouverture en 2003 de deux nouveaux districts sanitaires dirigés par des médecins, la couverture sanitaire reste faible dans la région, notamment dans le département de Ranérou. La région ne dispose que d’un seul hôpital établi à Ourossogui. Avec une population de 432.041 habitants, la région de Matam compte 20 médecins, 167 sages-femmes d’Etat et 42 infirmiers, selon le ministère de la Santé.

Face à ces difficultés, les autorités ont mis en place une stratégie et une politique sanitaire qui consistent à venir en aide à cette partie de la population par des séances de sensibilisation sur les pratiques modernes de la planification familiale.

Les professionnels de la santé de la reproduction constatent qu’en plus de la propagation du VIH/SIDA, la région de Matam se caractérise par une faiblesse de la pratique de planification familiale. Selon l’enquête démographique et de la santé de 2005, le taux de prévalence de l’utilisation de la contraception à Matam est estimé à 1,2%, et la demande satisfaite en planification familiale s’élève seulement à 29%.

Selon Cheikh Ahmadou Bamba Diop de la division de la santé de la reproduction au ministère de la Santé, les caractéristiques de cette faiblesse de la pratique de la planification familiale sont presque identiques à celles de la pandémie du SIDA. A cela, dit-il, s’ajoutent la pauvreté des ménages, l’enclavement des localités et la faiblesse des taux d’accouchement assistés par manque d’infrastructures sanitaires.

Ami Diop Gueye, une sage-femme qui vient d’être affectée de Matam à Dakar, déclare à IPS : “Certes, il y a des centres de santé, mais c’est toujours insuffisant; les femmes, pour accoucher, ont souvent de problèmes, et en cas d’urgence, on était obligé d’envoyer la femme à Saint-Louis, et les routes sont impraticables”. Il faut désenclaver Matam, dit-elle.

“Les autres problèmes auxquels les sages-femmes sont confrontées aussi à Matam, ce sont les barrières sociales, certaines familles refusent des fois à leur fille enceinte de venir consulter parce que la religion refuse qu’on touche aux femmes d’autrui”, déplore-t-elle, ajoutant : “Il faut sensibiliser les jeunes et les vieillards sur la planification familiale, c’est important pour notre pays”.

Bamba Diop estime que le 11 juillet sera pour Matam une occasion de trouver d’aide auprès des partenaires comme le Fonds des Nations Unies pour la population. “Matam mérite d’être soutenue et accompagnée dans ses efforts pour relever ses indicateurs socioculturels. Cette ville est une entité fortement marquée par des pratiques traditionnelles qui gênent la promotion de la planification familiale”, déclare-t-il à IPS.

Selon le programme des acteurs de la planification familiale pour cette année, l’un des défis majeurs reste l’amélioration de l’accès à des services de qualité dans les zones rurales, et l’aide aux femmes qui veulent espacer les naissances.

Maguette Diop, conseillère à la division de la planification et des ressources humaines au ministère de l’Economie, explique que la planification familiale appliquée dans son contexte réel permet de réduire les risques de mortalité maternelle et infantile. Elle donne l’exemple des adolescentes des zones rurales qui, affirme-t-elle, sont sexuellement actifs entre 11 et 12 ans, alors que socialement, cette pratique est taboue, ce qui pousse ces jeunes à vouloir avorter.

“Quand les grossesses non désirées arrivent,… pour ne pas être pointé du doigt par la société, le seul recours qui s’impose généralement chez les familles, c’est l’avortement clandestin avec tout ce que cela comporte comme risque : infection intra-utérine, marginalisation et même souvent la mort”, dit-elle à IPS.

Ahmed Diallo, professeur d’économie à l’Institut africain de management, basé à Dakar, affirme que les difficultés sanitaires ont toujours existé au Sénégal, mais reconnaît que le cas de Matam est encore plus alarmant. “Pour que les femmes de Matam accouchent et suivent des visites prénatales, il faut qu’elles fassent des kilomètres à pieds ou par charrettes”, souligne Diallo qui est originaire de Matam. “Il n’y pas que ça, la population de Matam manque cruellement d’eau, manque de produits de première nécessité et vit dans la pauvreté”, dit-il à IPS.

Par ailleurs, Diallo avertit qu’il ne faudrait pas seulement célébrer la Journée mondiale de la population à Matam, mais qu’il faudrait plutôt aider la population en sensibilisant à la fois les jeunes et les vieux sur le bien-fondé de la planification familiale. “A Matam, les vieux font la loi avec des histoires de tabous. Les filles sont données en mariage précocement, il y a aussi l’excision; je trouve qu’il faut amener ces conservateurs de la tradition à changer de mentalités et de comportements”, ajoute-t-il.

Selon Diatou Dieng, étudiante en philosophie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, originaire de la région de Saint-Louis, dans le nord, les autorités doivent plutôt aider la population du Sénégal, en particulier celle des régions à sortir de la pauvreté au lieu d’organiser une fête. “Les gens ne trouvent pas à manger au Sénégal, l’agriculture n’est pas soutenue par le gouvernement, on n’a rien; sur le plan sanitaire n’en parlons pas”, souligne-t-elle à IPS.

Cheikh Kane, infirmier d’Etat à la retraite, affirme que si les régions ont des difficultés sanitaires, c’est parce que les gouvernements successifs au Sénégal n’ont pas mis en place une bonne politique de gouvernance.

“Regardez comment la population croît de nos jours! Depuis combien de mois on n’a plus de riz, de l’électricité ou de l’huile, mais on crie chaque fois dans nos oreilles qu’il y a tout”, déclare-t-il à IPS. “Il faut aider la population du Sénégal…, rien ne marche. La planification familiale c’est bon, mais trouver à manger c’est d’abord mieux”.

Source : Inter Press Service (IPD) - 10.07.08

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