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Spécial : Coupe du Monde 2010 - La Démographie du Football Mondial

La qualité du football d’un pays n’est pas déterminée par la quantité de ses habitants. Bien évidemment, les Fidji, avec 1 million d’habitants, ont statistiquement moins de chances de produire de bons footballeurs que l’Egypte et ses 83 millions. Mais la question des chances ne règle pas celle des réalités. Ce sont ces réalités que nous allons explorer.

Des chiffres
Un classement des pays du monde par population permet de détacher un certain nombre de géants au-dessus des 100 millions d’habitants : la Chine (1.360 millions), l’Inde (1.166 millions), les USA (307 millions), l’Indonésie (240 millions), le Brésil (198 millions), le Pakistan (176 millions), le Bangladesh (156 millions), le Nigéria (149 millions), la Russie (140 millions), le Japon (127 millions) et le Mexique (111 millions).

Parmi ces géants, quatre pays sont des pays de football : les USA (qui participent déjà aux JO de 1924) ; le Brésil bien évidemment ; la Russie (fondatrice du mouvement alternatif à la FIFA “Sport rouge” en 1926) et le Mexique (présent aux JO de 1928 et aux préliminaires de toutes les Coupes du monde depuis 1930). Le palmarès de ces pays-continents n’est pas, comme on le voit, en rapport direct avec le classement démographique.

L’Egypte, avec 83 millions d’habitants, est une très vieille nation de football. Mais ses résultats mondiaux sont insignifiants. L’Allemagne réunifiée compte aujourd’hui 82 millions d’habitants et un tout autre palmarès. Mais ses premières étoiles sont acquises par la République Fédérale qui compte un peu plus de 50 millions. La France, longtemps au sommet de l’organisation du jeu, avec une population imposante qui atteint aujourd’hui les 64 millions, n’obtient sa première consécration qu’en 1998. L’Angleterre, avec 50 millions d’habitants, peine à gagner. Et comme la France, ne parvient à remporter un sacre mondial qu’à domicile.

L’incontestable superpuissance du football européen, c’est l’Italie. Seule nation à remporter des Coupes du monde au cours des trois demi-siècles (1900-1950; 1950-2000; 2000-2050), c’est un pays dont la population totale reste dans la moyenne. Avec 58 millions d’habitants, elle dépasse de peu l’Afrique du Sud, la Corée du Sud et la Colombie.

Avec 45 millions d’habitants, la Colombie suit le Brésil dans le classement démographique sud-américain. Elle devance l’Argentine qui, avec 41 millions d’habitants, a exactement le même palmarès que l’Uruguay, pays de 3,5 millions d’habitants. Avec 2 étoiles mondiales récentes et une pléiade de joueurs d’exception, l’Argentine reste, démographiquement parlant, un pays moyen, 5 fois moins peuplé que le Brésil. L’Uruguay, avec 56 fois moins d’habitants que le Brésil, trouve sa place dans la liste des mondialistes à l’extrême opposé de son voisin géant.

Devant l’Uruguay, le Chili, avec 16 millions d’habitants, a toujours un palmarès vierge au niveau mondial. Dans la tranche des moyens-petits, de nombreux pays développent un football de grande qualité, qu’il serait absurde de condamner par avance au nom de la démographie: l’Espagne (40 millions); l’Algérie (34 millions); les Pays-Bas (16 millions); la Grèce, le Portugal et la Belgique (10 millions); la Suède (9 millions), la Serbie (7 millions), etc, etc. Le Danemark, la Croatie et l’Irlande, pays qui peuvent avoir des ambitions mondiales, sont très proches de l’Uruguay en termes de population.

Sous-chiffres
Le classement des pays par population ne nous permet pas de tirer des conclusions déterministes en ce qui concerne les résultats du football. Si le Brésil “prouve” qu’un géant démographique peut devenir un géant footballistique, les résultats de l’Uruguay (tant en termes de sélections qu’en termes de clubs) autorisent aussi le cas de figure opposé.

C’est un peu facile de dire que l’Uruguay à obtenu ses résultats à une autre époque. D’une part, la suprématie des clubs uruguayens était encore de mise dans les années 80. D’autre part, que doit-on dire alors de l’Italie et de ses Coupes de 34-38? Par ailleurs, la Coupe de 1950 et la présence uruguayenne dans le dernier carré en 54 et en 70 datent bien de l’époque “récente”. Enfin, les finales de 1930 et de 1950, prouvent à elles seules et contre toute attente, que dans la rencontre du tout petit contre des adversaires relativement ou absolument gigantesques, rien n’est joué d’avance. Ecarter les exemples qui contredisent une thèse, c’est une façon d’avouer sa faiblesse.

La démographie, donc, ne prouve pas grand chose, si ce n’est que des géants gagnent un peu plus que les petits, mais en fin de comptes moins que les moyens réunis.

Un peu de réflexion permet de comprendre que les chiffres de la population totale ne peuvent rien éclairer en matière de football : ce n’est pas toute la population qui joue. Les gens qui jouent au football se situent dans la tranche des 15-30 ans. Or, d’un pays à l’autre, la valeur en pourcentage de cette tranche varie du simple au double.

Le Mexique compte aujourd’hui 39% de moins de 20 ans tandis que l’Allemagne n’atteint que 19,5%. Globalement, l’Amérique Latine double l’Europe en termes de population jeune, ce qui veut dire qu’elle double rélativement son vivier démographique du football.

Et pourtant, ce sous-chiffre qui devait “affiner” nos approches, ne nous permet de tirer aucune conclusion. En effet, du côté des géants latino-américains, le Mexique est en tête avec 39,1% de moins de 20 ans. Sans résultats probants. Et côté européen, l’Italie, championne du monde en titre, est le pays le plus vieux, avec seulement 19% de moins de 20 ans, soit un vivier démographique inférieur à la France et très inférieur à l’Argentine.

Ainsi de suite, nous pourrions “affiner” encore plus nos paramètres: privilégier la population des villes, et à certaines époques, des villes rapprochées aux ports, etc, etc. Rien n’y fera. Nous ne pourrons pas établir un déterminisme démographique certain.

Pour une autre démographie
Au lieu de partir donc, de la statistique générale, il faut prendre en compte la manière dont la qualité et la force du football se constitue. Il faut donc intégrer une approche historique.

Il n’y a pas de secret. Toute statistique démographique de nature nationale aboutira à un résultat faussé, pour la simple raison suivante : la qualité du football, la sélection des joueurs, la culture du football ne se produisent pas dans le vase clos des frontières nationales, et ne sont pas, contrairement à ce qui se dit, “l’expression” ou la “traduction” en termes de football de la réalité de la communauté nationale. La communauté nationale l’assure, la prend en charge, la construit, sans qu’elle devienne pour autant son reflet.

L’exemple italien va nous éclairer de la manière la plus nette. Il est, à tous points de vue, hautement significatif parce que l’Italie a su gagner à toutes les époques, et que sa leçon a donc un caractère intemporel. Il est significatif aussi puisque, pays moyen mais doté d’une population vieillissante, il est Champion du monde en titre 3/4 de siècle après son premier trophée.

Que fait l’Italie pour renforcer son football dès les années 1920 ? Elle importe des entraîneurs étrangers, anglais et hongrois. Elle importe des joueurs étrangers, notamment argentins et uruguayens, c’est-à-dire, la crème. Une partie des Champions du monde uruguayens de 1930 et de 1950 vont poursuivre leur carrière en Italie. Ils porteront parfois le maillot de la Squadra Azzurra.

Avec des hauts et des bas, l’Italie restera jusqu’à ce jour, une plaque tournante essentielle du “marché mondial du football”. Le cas Maradona est un sommet. L’Italie contribuera ainsi fortement à la formation des meilleures sélections du monde (l’Argentine évidemment, mais aussi la France 98 et, dans un autre registre, l’Angleterre 2010).

Que veut dire tout ça ? L’acquisition et l’incorporation des plus grands joueurs et entraîneurs du monde au sein des clubs et au sein de la sélection, ça veut tout dire que l’on prélève une part considérable de la “force démographique” extérieure, déjà sélectionnée qualitativement à l’extérieur, pour l’intégrer comme une force démographique “intérieure”. Le processus de formation d’un Petrone ou d’un Zidane se produit, en un premier temps, dans une terre lointaine. Il résulte d’un effort de sélection effectué à l’extérieur. Ce premier processus est donc transplanté dans le cycle footballistique du pays importateur. De ce fait, ce n’est pas seulement une part considérable du potentiel démographique extérieur qui vient S’AJOUTER au potentiel intérieur, c’est aussi la culture.

Cette situation, on le voit, bouleverse totalement la “démographie” nationale - celle que l’on considère liée au territoire et à la communauté -, pour engendrer une autre démographie, une démographie “virtuelle”, globale, totalement déconnectée du cadre territorial et national. Le processus n’a cessé de s’accentuer depuis 1900. Aujourd’hui, les clubs des puissances du football européen sont de véritables sélections internationales. Ils comptent un pourcentage élevé de joueurs sudaméricains et africains qui jouent un rôle décisif.

Le cas Messi est, par ailleurs, hautement symbolique. Voilà un pilier de la sélection argentine qui a été formé à 90% par l’Espagne. Situation nouvelle et renversée par rapport à ce qui se passait en 1960.

Aujourd’hui, l’Uruguay a transformé totalement son Championnat national : il est tourné vers l’avant pour répondre à un marché qui veut des attaquants. Ce pays, que le monopole des “grands” condamnait à la sclérose défensive, se fait remarquer dans le monde par ses buteurs. Ceux-ci débarquent de plus en plus tôt pour achever leur formation sur le vieux continent. Résultat : lorsqu’ils intègrent la sélection, ils sont, de plus en plus, le produit d’une démographie et d’une culture internationalisée.

Conclusion
Le football ne résulte pas d’une démographie nationale. Il n’est pas intéressant de chercher à établir une détermination entre la démographie nationale et les résultats du football des sélections. De tout temps, ces résultats dépendent d’une démographie internationale qui tisse et agence des cultures locales.

La sélection, contrairement à ce que l’on pense, n’est donc pas le reflet de la communauté nationale. Elle doit se constituer, oui, dans le cadre juridique de la communauté nationale. Mais elle est, depuis toujours, pour le football, une construction culturelle autonome, artificielle, qui exploite la culture et la démographie de manière internationale en s’appuyant sur des réseaux.

D’où il résulte que la sélection d’un pays, par son jeu et par sa culture, si elle est liée évidemment au creuset de culture populaire et footballistique de la communauté nationale, elle est aussi, forcément, et avant tout, si elle veut gagner, si elle veut se développer, si elle veut s’élever, culture et démographie internationale structurée nationalement. Dans ce sens, l’identité d’une sélection qui gagne est une œuvre de culture internationale et non nationale, une œuvre dans laquelle s’engage, spécifiquement, par des actes et pour des raisons purement pratiques, la communauté nationale.

Source : SportVox - 17.05.2010

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