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Démographie Afrique : la nouvelle bombe démographique

Le continent subsaharien comptera près de 2 milliards d’habitants d’ici à 2050, soit un cinquième de l’humanité. Corollaire de cette explosion démographique, l’urbanisation galopante qui touche principalement les 16 pays de l’Afrique de l’Ouest. Opportunité sans précédent de développement économique et social ou source de conflits gigantesques ?

Au moment où l’on s’apprête à célébrer les cinquante ans des indépendances africaines, l’Afrique, plus que jamais, “est là”, comme on dit là-bas : au sud du Sahara, les Africains étaient 180 millions en 1950, ils sont 860 millions actuellement et seront de 1,8 à 2 milliards dans quarante ans. Une multiplication par 10 de la population locale en un siècle.

Du jamais-vu dans l’histoire de l’humanité. Comparaison confondante : “Si la France avait connu la même croissance que la Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd’hui 250 millions d’habitants, dont 60 millions d’étrangers”, écrivent Jean-Michel Severino - jusqu’à il y a quelques jours directeur général de l’Agence française de développement - et son conseiller Olivier Ray, qui ont fait de cette émergence démographique la pierre angulaire de leur récent ouvrage “Le Temps de l’Afrique“. Un gonflement humain “qui dépasse l’entendement”, reconnaît un expert. Et une sacrée surprise pour tous ceux qui imaginaient ce continent encore vide et le retrouvent soudainement plein.

Sur le terrain, l’Afrique se donne pourtant depuis des années des faux airs de Bangladesh populeux. On y sent concrètement la multitude. Lagos (Nigeria) a depuis longtemps fait son image de marque des fameux “go-slow”, ces embouteillages démentiels, et Kinshasa (République Démocratique du Congo) suffoque sous les marées humaines qui chaque matin progressent au coude-à-coude vers ses centres et refluent vers les banlieues le soir venu. Les petits pays sont logés à la même enseigne : au Bénin, la centaine de milliers de “zemidjans”, ces motos-taxis qui inondent et enfument les rues, donnent à Cotonou des allures de fourmilière. Hormis les zones désertiques, les campagnes elles non plus ne sont pas en reste : on y croise toujours quelqu’un.

Le record du Niger
Sur le papier, les statistiques parlent d’elles-mêmes. Quelques exemples : une naissance sur quatre dans le monde a aujourd’hui lieu en Afrique ; un être humain sur cinq sera africain au milieu de ce siècle ; il naît chaque année au Nigeria davantage d’enfants que dans toute l’Union européenne ; le Niger, où l’on enregistre le plus fort taux de fécondité au monde (plus de 7 enfants par femme), va voir sa population pratiquement quadrupler entre 2000 et 2050 pour atteindre… 50 millions ; d’ici à quarante ans, la population du Nigeria va dépasser celle du Pakistan, du Bangladesh, de l’Indonésie et même peut-être des Etats-Unis, explique Gilles Pison, directeur de recherches à l’Institut National Etudes Démographiques (INED) alors que le Congo RDC et l’Ethiopie risquent de dépasser la Russie et le Japon. L’Afrique est désormais en matière de population le continent de tous les records et le réservoir mondial de croissance démographique du futur : son taux de fécondité est le double de la moyenne mondiale, son taux de croissance de la population au moins le double aussi et son taux de natalité, à 2,5%, au moins le double encore, souligne l’Ined. Sans surprise, le corollaire en est sa jeunesse : 45% de sa population a moins de quinze ans. L’Ouganda, par exemple, est considéré comme le pays le plus jeune au monde. Même les ravages du VIH en Afrique australe ne peuvent rien changer à cette dynamique.

La raison de cet envol ? Une “singularité africaine”, explique Gilles Pison : sa transition démographique tardive. Ce mouvement historique, qui fait passer les sociétés d’un modèle de natalité et de mortalité fortes à un modèle de natalité et de mortalité faibles, est déjà réalisé ou en cours un peu partout dans le monde, même dans les pays en développement. En Afrique, on n’en est toujours qu’à la première phase de cette “transition”, car, si l’on vit plus vieux grâce à l’hygiène et à la médecine, une inertie sociale fait que l’on fait toujours beaucoup d’enfants : 4,6 enfants par femme en moyenne. “La contraception est timide et il n’y a pas de volonté politique en matière de planning familial”, remarque à Dakar Philippe Antoine, directeur de recherches à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement). “On n’a pas de personnel pour gérer ça ! Notre urgence, c’est l’eau potable…”, confesse Nicéphore Soglo, ancien président du Bénin et maire de Cotonou. Même si certains pays, comme le Ghana ou le Kenya, ont amorcé une baisse de leur fécondité dès les années 1980, l’Organisation des Nations Unies (ONU) estime au total que la transition démographique africaine ne sera pas une réalité avant 2035-2040. A l’échelle de l’humanité, on peut toutefois ne voir dans ce décalage qu’un rattrapage. Saignée par la traite des esclaves et les épidémies importées par les colonisateurs, l’Afrique s’est dépeuplée quatre siècles durant et elle ne fait que retrouver aujourd’hui la part relative dans la population mondiale qu’elle avait… dans les années 1500.

Une mégalopole de 1.000 kilomètres
Inquiétant, ce boom démographique ? “Cela nous a sauté à la figure : la démographie est en fait le trait unificateur du continent, depuis le conflit au Tchad jusqu’à la croissance des villes, en passant par l’émigration vers l’Europe”, explique Jean-Michel Severino. “Elle va soumettre la complexité des sociétés africaines à des bouleversements sans précédent, et non seulement transformer le continent africain, mais la planète tout entière. Il y a là des risques, mais aussi beaucoup d’opportunités.”

Miroir de cette puissante densification démographique, l’urbanisation est explosive, constatent les experts. En Afrique, la croissance de la population urbaine est la plus rapide du monde et a déjà été multipliée par 11 en cinquante ans. En 2030, un Africain sur deux sera citadin et presque deux sur trois en 2050. Un mouvement qui touche tout le continent, après s’être développé en Afrique australe autour des centres industriels et miniers, mais aujourd’hui tout particulièrement les 16 Etats d’Afrique de l’Ouest. Comme l’Europe du Nord ou la côte est américaine, on pourra ainsi une nuit prochaine apercevoir depuis l’espace les scintillements d’une grande mégalopole côtière de plus de 1.000 kilomètres et de quelque 100 millions d’habitants allant de Douala (Cameroun) jusqu’à Abidjan.

Encouragé par la décentralisation presque partout à l’oeuvre, ce continuum urbain se tisse à vive allure. “De Lagos à Abidjan, on ne roule pas une demi-heure sans voir une ville. Celles de plus de 20.000 habitants sont distantes de moins de 25 kilomètres”, explique John Igué, directeur scientifique du Lares (Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale) à Cotonou. Au Bénin, on peut aisément voir en modèle réduit les choses en marche. Les villes s’y étendent et se touchent et sont parties pour ne faire qu’une seule et même agglomération, entre la frontière avec le Nigeria et celle du Togo. Engloutis par la ville, le port et une cimenterie se retrouvent ainsi aujourd’hui en plein centre de Cotonou, et les zones lagunaires humides de ses confins se peuplent inexorablement, vers la capitale Porto Novo, à l’est, et vers la frontière togolaise, à l’ouest. L’avenir est écrit : à perte de vue, des pancartes fichées jusque dans les bas-fonds gorgés d’eau saumâtre et portant le nom du propriétaire de la parcelle annoncent une future construction. Et sur tous les bords de route, on fabrique des parpaings et on vend du sable et du ciment à tour de bras. Au Nigeria, le gouverneur de Lagos (14 millions d’habitants) vient de lancer la construction d’une autoroute à deux fois cinq voies - avec un tramway au milieu ! -reliant la capitale au Bénin, sa vraie ouverture portuaire sur le monde.

Disparition des campagnes
En matière d’urbanisation, l’Afrique est bien singulière. Si on compte aujourd’hui près de 40 villes de plus de 1 million d’habitants en plein boom, “les mégalopoles africaines ne se font pas comme ailleurs par concentration, et verticalement, mais par étalement dans l’espace, vers la campagne, en une forme de “rurbanisation” à l’européenne. L’exode rural lui-même se fait du coup sur place, par une sorte d’urbanisation in situ”, explique François Moriconi-Ebrard, chercheur au CNRS. Au nord-ouest de Cotonou, Abomey-Calavi, sa nouvelle banlieue, s’étend ainsi inexorablement et à perte de vue, à coup de maisons individuelles. “En 2002, rien n’existait. Cette ville a gagné 300.000 habitants en cinq ans”, explique Monica Coralli, géographe à Paris-Ouest Nanterre. “La frontière devient souvent de plus en plus floue entre le rural et l’urbain. On assiste à une dilution en “semblants de villes”, sans grandes cités intermédiaires. C’est préoccupant”, ajoute François Moriconi-Ebrard. Ce modèle de “ville à la campagne” cher à Alphonse Allais, tricoté avec une forte croissance démographique et une tradition d’habitat de plain-pied dévoreur d’espace, risque de conduire à des situations extrêmes : “Un jour, au Burundi, il n’y aura plus qu’une seule ville !” s’inquiète le chercheur.

Mais ce “basculement urbain” de l’Afrique peut être une chance pour le continent, estiment les experts. Car les villes sont des moteurs de développement. “Partout sur la planète, l’urbanisation s’est accompagnée de croissance économique”, et l’aide au développement, qui devra être massive pour répondre à son énorme demande en services et infrastructures, “est plus efficace dans des zones densément peuplées”, rappelle la FAO (Food and Agriculture Organization). “Si cette urbanisation et l’occupation des sols sont bien gérées et cohérentes, l’Afrique disposera là d’un booster gigantesque. Sinon, ce sera une source de problèmes et de conflits tout aussi gigantesques”, estime Jean-Michel Severino.

Grâce à sa démographie, l’Afrique dispose désormais d’un marché intérieur en pleine expansion et, grâce à son urbanisation, d’importants réservoirs d’industrialisation et de productivité. Elle intéressait déjà le monde pour ses espaces agricoles, ses matières premières, ses pièges à carbone et ses premières réserves mondiales d’énergie hydroélectrique, mais c’est son “bonus démographique”, cet immense bataillon de jeunes actifs urbains, qui commence à séduire les pays émergents. Chine, Brésil ou Inde, qui, d’ici à une quinzaine d’années, verront baisser leur compétitivité, pourraient y délocaliser leurs industries de main-d’oeuvre. Les villes, où la demande d’éducation est plus forte et l’élévation du niveau de vie bien palpable, réduiront alors à coup sûr la fécondité africaine : “Le développement économique et social est le meilleur des contraceptifs”, aime dire la Banque mondiale… Et la boucle de la transition démographique sera bouclée.

Source : Les Echos - 25.05.2010

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